“Quiconque sauve une vie sauve le monde entier”

J’ai des nouvelles importantes à partager avec vous, mais avant de vous en dire davantage, je dois d’abord vous en donner le contexte.

Vous avez peut être déjà lu ou ouï la formule en titre de cette page. À l’origine, elle provient de commentaires rabbiniques sur la Bible. Dans un échange de vues à propos du besoin d’avertir les témoins de la lourde responsabilité qui leur incombe dans les cas où la peine de mort est en cours, la Mishnah préconise de leur aviser:

« …que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes.« 

Le Coran reprend cette idée. Le 32e verset de la cinquième Soera (chapitre) du Coran, narre l’histoire biblique de Caïn et Abel. Nous y lisons:

« Quiconque a tué un être humain non coupable de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme ayant tué l’humanité tout entière ; et quiconque a sauvé la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’humanité tout entière.« 

Il semble légitime de supposer que ce principe sert de base à toute société qui se dit civilisée, n’est-ce pas?

Sur la page ‘Valeurs Personnelles’ de ce site web j’écris: « Ce qui me tourmente véritablement encore, après toutes ces années, est de concevoir comment il est possible pour les masses de sombrer dans une telle hystérie haineuse. » Le mal commis par la masse de gens ordinaires au cours de la Shoah, m’a toujours fasciné. En outre, le silence du spectateur dit innocent me tourmente.

A vrai dire, ‘fasciné’ n’est pas le mot juste pour exprimer ce que je ressens et ce qui me motive. C’est en fait plus une anxiété sur le sort de l’humanité et de l’état de la société. En tant que collectivité nous sommes souvent confronté à différents degrés de malice et d’indécence, sans néanmoins prendre d’initiative de nous y opposer.

Héritage

À présent, je suis au stade de la vie où je peux pleinement me concentrer sur ma contribution à ma famille, mes amis et à laOrdinary-Men-couverture communauté. Permettez-moi donc de partager avec vous l’histoire d’un livre paru en 1992 ‘Ordinary Men: Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland’.

Son auteur se nomme Christopher R. Browning. Depuis ma lecture de ce livre, il m’est toujours resté dans l’esprit. Pour l’essentiel, le livre rapporte l’histoire bouleversante d’Allemands d’âge moyen, devenus les assassins de sang froid de dizaines de milliers de juifs.

Suite à plusieurs contacts avec Christopher Browning  et son agent litéraire, j’ai récemment acquis les droits d’adaptation audiovisuelle de ce livre exceptionnel.

La suite n’est pas encore tout à fait définitive, et je ne veux surtout pas faire de fausses promesses. Mais, cher lecteur, sachez que je ferai tout ce que je peux pour diffuser au maximum le message de ce livre au cours des années à venir.

Ordinary Men

Lorsque l’on considère les diverses atrocités de l’histoire, il y a quelque chose en nous qui fait que nous voulons voir leurs ordinary-men-execution-de-juifs-auteurs comme étant différents de gens normaux. Nous imaginons des brutes sadiques, des fourbes sans sensibilité morale aucune, des êtres qui prennent un plaisir intense à assassiner des innocents.

Browning commence son livre avec des statistiques sur le rôle de la Pologne dans l’Holocauste nazi. « À la mi-mars 1942« , écrit-il, « 75 à 80 % des victimes de l’Holocauste étaient encore en vie et 20 à 25% déjà décédés. À la mi-février 1943, ces pourcentages étaient inversés. Au cœur de l’Holocauste se trouve une vague courte et très intense de massacres. Le centre de gravité de ce carnage se situe en Pologne. »

Browning énonce que l’exécution d’une telle tâche aurait nécessité une mobilisation massive de soldats, alors que cette vague de violence a lieu alors qu’un grand nombre de soldats allemands et des matériaux étaient dédiés à la bataille de Stalingrad.

Cela mène Browning à soulever la question suivante: comment les Allemands ont-ils effectué cette attaque contre la communauté juive en Pologne et où ont-ils trouvé la main-d’œuvre pour l’accomplir?

Actes effroyables de l’Holocauste comparé au visage banal des meurtriers

Son enquête mène Browning à l’archives d’Etat de Justice à Ludwigsburg (Allemagne), l’office qui coordonne la recherche sur les crimes nazis. C’est là que l’auteur tombe une première fois sur l’acte d’accusation du 101e bataillon de réserve de laPolizeibataillon_101_in_Łódź police.

Browning décrit l’effet particulier qu’a sur lui cet acte d’accusation. « Bien que j’ai étudié les archives et les documents juridiques touchant à l’Holocauste depuis près de 20 ans, l’impact de cette charge a été particulièrement puissant et éprouvant. Jamais auparavant je n’avais rencontré la question du choix dans un tel contexte dramatique, et de plus, discuté ouvertement par au moins une partie des coupables. Jamais auparavant je n’avais glané les actes monstrueux de l’Holocauste de cette façon, côte à côte avec le visage banal des meurtriers. »

De quelle manière des gens ordinaires commettent-ils ces abominations?

Browning tente de fournir une réponse à cette question. Il note tout d’abord que deux types d’horreurs ont lieu pendant une guerre: d’une part des actes associés à la folie furieuse du champ de bataille où des soldats aigris et amers se vengent de leur prétendu ennemi; d’autre part des actes qui font parti de « procédures standard« , tel que le bombardement des villes. Browning aborde également les méthodes psychologiques tel que « la dépersonnalisation totale de l’image de l’ennemi« , « sa diabolisation« , « sa déshumanisation » etc. qui facilitent mentalement le fait de perpétrer un génocide.

En outre, il renvoie à deux études psychologiques majeures; l’étude bien connue de l’obéissance de Milgram et l’étude pénitentiaire de Zimbarod, qui toutes deux expliquent de quelle façon des gens normaux peuvent être incité à commettre des actes violents sur d’autres êtres humains, ainsi que de quelle manière des situations stressantes ou violentes peuvent éveiller des prédispositions à la violence chez des ‘gens ordinaires‘.

Browning considère également l’impact du national-socialisme sur l’attitude de la police vis à vis des victimes. Le livre clôture avec la déclaration suivante: « Au sein de tout collectif, le groupe de pairs exerce de formidables pressions sur le comportement de l’individu, et lui impose des normes éthiques. Alors si les hommes du 101ème bataillon de réservistes ont pu devenir des tueurs, quel groupe humain ne le pourrait? »

Conformisme par rapport au reste du groupe

Le rapport méticuleux de Browning sur les des actions des membres du bataillon montrent bien l’effet significatif que les circonstances ont eu sur ces personnes. La réponse des accusés de ces horreurs fut celle de la « contrainte supposée« . Les ordres de tuer, la pression de se conformer; la peur de désobéir qui croyaient-ils pouvait conduire aux camps de concentration, voire à des exécutions sommaires ou pour le moins nuirait à leur carrière. En réalité  il ne s’est jamais produit de cas de répression, lorsque certains ont manifesté plus ou moins clairement leur volonté de ne pas participer à tel ou tel autre massacre.

Dans leur esprit, ils étaient contraints et dans l’impossibilité de refuser d’appliquer les ordres et par conséquent dédouanés de toute responsabilité.

Choix

Mais, examinons les faits. Ces hommes ordinaires avaient-ils le choix de commettre leurs crimes contre l’humanité ou non? Le commandant du bataillon, le major Trapp, qui était clairement affligé par les ordres qu’il avait reçu, a donné l’option aux hommes de ne pas participer aux exécutions. Plusieurs ont accepté cette offre, et au cours de la journée, plus d’hommes ont demandé à être excusé d’abattre des civils non armés. Malgré la pression exercée par les pairs et le fait d’être considéré comme des lâcheurs, possiblement 10 à 20% des hommes de l’Ordnungspolizei n’ont pas participé activement à ces mises à mort. Et lorsqu’ils firent cela, ils ne furent jamais punis.

Le génocide devient-il un péché personnel duquel nombre de nous est capable?

Ce livre de Browning revêt un intérêt particulier car, comme son nom l’indique, il parle de gens ordinaires devenus, pour la plupart, des tueurs efficaces et résolus. Quand nous pensons aux bourreaux ayant commis l’Holocauste, nous n’imaginons pas des personnes tout à fait banales, d’origine ouvrière d’un age moyen. C’est cela qui rend l’histoire du 101ème bataillon de réservistes particulièrement inquiétant. Ces hommes correspondent pratiquement de manière parfaite à la définition de « normal« : ni vraiment « jeunes » ni « vieux« , leur position sociale est absolument ordinaire. Ils incarnent l’image du « citoyen lambda« . Si ces personnes là sont capables de commettre un massacre, alors l’histoire pourrait se répéter.

Après la lecture de ce livre une conclusion s’impose. Un génocide n’est pas commis par « ces autres gens », cet « être inconnu » qui ne nous ressemble en rien. Christopher Browning a écrit un livre extraordinaire sur la Shoah et sur l’ordinaire aptitude d’un grand nombre d’hommes à une extraordinaire inhumanité.

La thèse admirablement construite de Browning nous emmène au fond de la nature humaine. L’assertion selon laquelle « je suivais simplement les ordres », et ne pas le faire conduirait à de graves conséquences, n’est pas crédible, comme le révèlent les faits. C’est exactement la raison pour laquelle ce message important pour l’humanité est ce que je désire lui laisser en héritage.

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Sylvain Goldberg